« Il a le visage d’un enfant, mais le regard assassin. […] D’ici deux ans, il peut atteindre le sommet ; juste derrière Ronaldo et Messi. » C’est ainsi qu’en mars 2016, quelques jours seulement après que sa Juventus a affronté le Bayern Munich en huitièmes de finale aller de la Ligue des Champions, Massimiliano Allegri s’exprimait à propos de Paulo Dybala, La Joya. Disputant alors sa première saison dans le Piémont, le jeune Argentin découvrait le plus haut niveau du football européen ; profitant d’une première confrontation face aux champions d’Allemagne pour faire parler la poudre et ainsi ouvrir son compteur buts dans la compétition reine, face à Manuel Neuer.

Une histoire d’héritage

L’histoire de Paulo Dybala à la Juventus, avant même d’être celle d’un jeune homme et de sa remarquable ascension footballistique au pays des papes et des césars, correspond à celle d’un héritage ; celui de deux nombres, deux numéros. À Turin, et plus spécifiquement dans les rangs des Bianconeri, la force d’un symbole, quel qu’il soit, est celle inhérente aux institutions les plus prestigieuses du football mondial. Si de grands champions se sont succédés dans le Piémont et que nombre d’entre-eux ont su porter haut l’étendard blanc et noir, il est notable qu’en leur sein se sont glissés quelques fuoriclasse ; des hommes pour qui réaliser l’impensable est normal, presque anodin. Parmi eux, la légende retiendra notamment Omar Sivori, Michel Platini, Roberto Baggio, Alessandro Del Piero ou encore Zinédine Zidane et Andrea Pirlo. Si les quatre premiers portèrent un jour le 10 au cours de leur carrière, numéro sacré à la Juventus et dont ils bâtirent le prestige, les deux autres furent de leur côté amenés à faire honneur au 21.

En arrivant à Turin, en mai 2015, La Joya fit le choix du 21 ; alors laissé vaquant par Andrea Pirlo suite à son départ pour le Nouveau Monde et la ville qui ne dort jamais. L’institution turinoise, sachant les qualités d’un jeune homme pour lequel elle n’avait pas hésité à débourser près de quarante millions d’euros afin de s’en attacher les services, accepta et fit de lui, au moins de façon numérale et tout en ayant conscience du surplus de pression que cela impliquait, l’héritier direct de Zizou et de L’Architetto. La suite de l’histoire, c’est Gianluca Vialli, autre légende bianconera, qui en parle le mieux. « Lorsque Lionel Messi abandonnera l’équipe d’Argentine et le football, les clés seront remises à Paulo Dybala. Il est sans aucun doute son héritier. Aujourd’hui [Septembre 2017], il a trouvé le bon équilibre entre discipline et liberté. » En tout juste deux saisons passées à Turin, le jeune argentin a su mettre le monde du football à ses pieds et, ainsi, se montrer digne du 21. Son ascension, des plus fulgurantes, poussa cet été la Juventus à l’honorer en lui confiant l’un de ses plus précieux trésors : le numéro 10, relique sacrée du club uniquement confiée à ses plus talentueux porte-étendards.

Deux ans plus tard

Entre 2015 et 2017, Paulo Dybala a grandi. Si comme pour tout un chacun, l’expérience s’est peu à peu accumulée en lui comme le poids des ans se fait de plus en plus sentir chez les plus âgés d’entre nous, il a surtout, de son côté, pris soin d’écrire jour après jour les premières pages de sa légende. Une légende aujourd’hui estimée à cinq titres nationaux (dont deux championnats, deux coupes et une supercoupe), une moyenne de buts inscrits supérieure à un but tous les deux matchs, sur un total de plus de cent matchs, ainsi qu’une finale de Ligue des Champions disputée face au Real Madrid d’une autre légende bianconera, un certain Zinédine Zidane. Ce sera tout sur le plan comptable. Pour le reste, les mémoires se souviendront davantage encore des centaines de feintes qu’il a pris le temps d’adresser à ses opposants, des caresses qui ont été les siennes à l’égard des sphères de cuir qui lui permettent d’exprimer sa magie ou encore de ces instants, plus rares certes, mais bien présents, où son interprétation des actions de jeu donne la sensation que tout va beaucoup trop vite pour ceux qui l’entourent. La marque des plus grands.

Lorsque le 10 lui a été attribué, beaucoup se sont interrogés sur sa capacité à porter voire supporter un si lourd fardeau, faisant souvent référence à Paul Pogba et à la difficulté qui fut la sienne de s’acclimater aux attentes qui sont celles rattachées au port de ce numéro mythique. Dans les colonnes du So Foot n°108, consacré aux plus grands 10 de l’histoire, Roberto Baggio s’exprimait ainsi à ce sujet « Lorsque tu as le numéro 10 sur les épaules, tu sais que le tifoso va plus attendre de toi que d’un autre. Et c’est normal, sinon tu porterais un autre numéro. » Paulo Dybala, de son côté et au lieu de perdre ses moyens et de voir ses ailes et son ascension coupées, a tout simplement pris une toute autre dimension ; rejoignant alors, de façon définitive, la caste de ceux capables de changer le cours des choses. Ses qualités techniques, son intelligence de jeu, sa personnalité mais aussi l’influence qui est la sienne sur le jeu de son équipe, font de lui un joueur hors-catégorie ; un fuoriclasse. À tel point qu’un certain Alessandro Del Piero a récemment commenté sa progression. « Dybala ? Le 10 est aujourd’hui porté par un joueur de classe mondiale, qui dispose de toutes les qualités requises pour s’inscrire dans la durée à la Juventus. » Pinturicchio a parlé.

Michelangelo

Il est des endroits du globe où le football se vit comme nulle part ailleurs, occupant une place presque sacrée. En Italie, berceau de la Renaissance, là où la Commedia dell’arte, la Sérénissime mais aussi quelques uns des plus grands génies de leur temps ont vu le jour, une poignée d’esthètes modernes, crampons aux pieds, suivent les tracent des héros du passé. À Turin, avant Paulo Dybala, Andrea Pirlo et même Claudio Marchisio ; avant, donc, La Joya, L’Architetto et Il Principino, les Bianconeri ont compté dans leurs rangs deux joueurs parmi les plus emblématiques du football italien : Roberto Baggio et Alessandro Del Piero. Leurs particularités ? Tous deux, en plus de posséder un talent hors du commun, ont eu l’honneur de porter le numéro 10 de la Vieille Dame, et tous deux se sont un jour vu attribuer un surnom par Giovanni Agnelli, L’Avvocato ; légendaire président de l’institution turinoise entre 1947 et 1954. Dirigeant de Fiat, mais aussi sénateur à vie de la République italienne, Gianni Agnelli, disparu le 24 janvier de l’année 2003, était également un grand amateur de peinture ; au point de surnommer les susnommés Baggio et Del Piero, Raffaello et Pinturicchio.

Si Paulo Dybala n’était footballistiquement pas né du vivant de L’Avvocato, nul doute que ce dernier l’aurait apprécié et n’aurait guère boudé son plaisir en assistant aux délicatesses qui sont les siennes. Élégant, combatif, efficace et doté d’une vista ainsi que d’une technique balle aux pieds supérieure à la moyenne, La Joya aurait plu à Gianni Agnelli, c’est une certitude. Au point de se voir attribuer un surnom évoquant la Renaissance italienne ? Cela ne fait aucun doute. Si Baggio s’est rapproché de Raffaello, pour qui Giorgio Vasari s’est un jour exprimé de la sorte « On vit clairement dans la personne, non moins excellente que gracieuse de Raphaël, à quel point le Ciel peut parfois se montrer généreux et bienveillant, en mettant – ou pour mieux dire – en déposant et accumulant en un seul individu les richesses infinies ou les trésors de ses innombrables grâces, qui sont de rares dons qu’il ne distribue cependant que de temps à autre, et encore à des personnes différentes. », et que Del Piero a été au football ce qu’un homme ayant peint des fresques parmi les plus délicates de l’art italien a pu être à la peinture, à qui L’Avvocato aurait-il pu comparer Paulo Dybala ? C’est simple : pour ce qu’il représente, que ce soit à l’heure actuelle ou en termes de promesses, pour ses qualités et sa personnalité, il y a fort à parier que Giovanni Agnelli se serait plu à le surnommer Michelangelo, du prénom du seul homme ayant artistiquement égalé Leonardo da Vinci. Du prénom, aussi, d’un homme qui a un jour écrit « La beauté consiste à chasser le superflu. » En matière de football, chasser le superflu au profit de la beauté – mais aussi de l’efficacité – c’est là la marque des plus grands. Caste à laquelle appartient désormais Paulo Dybala, La Joya.

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